Salariés : et si l’IA devenait leur premier confident ?
Disponible à toute heure et peu jugeante, l’IA devient, pour certains salariés, l’interlocutrice à qui confier leurs doutes et leurs tensions au travail, parfois avant d’en parler à leur manager. Selon cette analyse, le gain de clarté pour les collaborateurs s’accompagne d’un risque : que les managers perdent le contact avec les difficultés de leurs équipes.

Un interlocuteur disponible et sans jugement
Lorsqu’un collaborateur hésite sur une décision, redoute d’annoncer une erreur ou ne sait pas répondre à un collègue, l’IA lui offre un interlocuteur immédiatement disponible. Elle ne consulte pas d’agenda, ne s’impatiente pas devant une question confuse et ne semble pas réviser son opinion sur la compétence de la personne qui avoue ne pas savoir quoi faire.
Selon le Work Trend Index 2025 de Microsoft, la première raison pour laquelle les salariés se tournent vers une IA plutôt que vers un collègue est sa disponibilité vingt-quatre heures sur vingt-quatre, citée par 47 % des répondants. Cette enquête a été menée auprès de 31 000 personnes dans 31 pays.
Une revue de la littérature scientifique sur la confidence aux agents conversationnels indique que, dans plusieurs contextes sensibles, les personnes peuvent dévoiler davantage d’informations à une technologie qu’à un humain. L’impression d’anonymat et la faible capacité de jugement attribuée à la machine réduiraient les mécanismes de présentation de soi. En revanche, selon une étude conjointe d’OpenAI et du MIT Media Lab, les usages explicitement émotionnels de ChatGPT restent rares et concentrés chez une petite minorité d’utilisateurs intensifs.
Des collaborateurs mieux préparés, des managers moins informés
À première vue, cette évolution a de quoi plaire. Les collaborateurs arrivent avec des problèmes mieux formulés, des décisions mieux préparées et des messages moins impulsifs, tandis que le manager n’a plus à intervenir à chaque hésitation. Le risque, selon l’analyse, n’est pas seulement de recevoir une mauvaise réponse, mais de perdre progressivement l’accès aux signaux faibles : les questions encore mal formulées, les désaccords que personne n’ose porter et les inquiétudes avant qu’elles ne deviennent des problèmes.
Le collaborateur peut ainsi arriver avec une position déjà construite. Là où une intuition fragile aurait ouvert la discussion, une démonstration structurée risque de la refermer. L’IA travaille en effet avec le récit que lui donne l’utilisateur et ne voit ni les contraintes ignorées, ni les échanges auxquels il n’a pas assisté. Des travaux menés par Anthropic montrent par ailleurs que les assistants peuvent adapter leurs réponses aux opinions exprimées et privilégier l’acquiescement à une contradiction, même lorsqu’elle serait plus juste.
Pour l’auteur de l’analyse, le manager devra donc éviter de départager deux argumentaires produits avec l’aide de deux machines. Son rôle sera de rouvrir ce que ces argumentaires ont refermé : le contexte, le doute et le point de vue de l’autre.
Organiser le retour vers l’humain
Faut-il pour autant demander aux salariés de consulter leur manager avant de solliciter une IA ? L’analyse répond par la négative. L’IA peut être un bon espace de préparation, mais encore faut-il que la conversation humaine finisse par avoir lieu. Or un collaborateur ne reconnaît une erreur ou un besoin d’aide que s’il a déjà vu ce qui se passe lorsqu’une personne prend ce risque dans son équipe.
Les équipes pourraient donc discuter de ce qu’elles veulent continuer à traiter ensemble, sans surveiller les conversations des salariés. Selon l’analyse, la valeur du manager se déplacera vers ce que la machine ne peut pas garantir : une relation de confiance, une responsabilité réelle et la capacité d’agir sur le travail lui-même.





