Santé : le risque d’une médecine à deux vitesses inquiète
La sobriété des soins entre dans le débat public alors que le budget de la Sécurité sociale pour 2027 doit être examiné à l’Assemblée nationale à partir du 20 octobre. Nécessaire pour mieux soigner, elle peut devenir un renoncement déguisé si les économies ne sont pas fléchées vers ceux qui en ont besoin.

Un système tourné vers la maladie
Selon la Drees, moins de trois euros sur cent dépensés pour la santé vont à la prévention. Le reste soigne la maladie une fois installée. Personne n’a décidé ce partage, rappelle Jean-François Delfraissy, président du Comité consultatif national d’éthique (CCNE). Le système reste l’un des plus protecteurs au monde, mais son modèle devient difficile à tenir, car il est organisé autour du soin plutôt que de la bonne santé.
Le CCNE a placé la sobriété en médecine au cœur des États généraux de la bioéthique 2026. Le terme évoque la privation, alors qu’il désigne une interrogation posée avant chaque acte : est-il utile, nécessaire, et son bénéfice justifie-t-il les contraintes qu’il impose ? C’est le « juste soin ».
L’enjeu est mesurable. Dans son rapport de décembre 2025, l’Académie nationale de médecine décrit un soin devenu un bien de consommation dont on peut abuser. La France prescrit environ un quart d’antibiotiques de plus que la moyenne européenne, et les médecins interrogés estiment qu’un acte sur quatre n’est pas justifié. Les seuls médicaments provoquent plus de 200 000 hospitalisations par an.
Chez les personnes âgées, le risque immédiat tient davantage à l’excès qu’au manque. Les benzodiazépines, très prescrites en France, multiplient les chutes après 75 ans, et une chute à 80 ans signe souvent la fin de la vie à domicile. Bien conduite, la sobriété protège donc d’abord les plus fragiles.
Le piège de la redistribution
Le danger tient à la promesse de redistribution. L’argument est connu : moins d’examens inutiles pour financer des traitements innovants, de plus en plus coûteux. Le raisonnement se tient sur le papier, mais aucun mécanisme ne garantit ce fléchage. Pour un budget, un euro économisé sur un examen refait et un euro économisé sur un traitement refusé rejoignent le même déficit.
Le projet de loi de financement pour 2027 vise à ramener le déficit de la Sécurité sociale à 12,7 milliards d’euros, avec une progression de l’Ondam limitée à 2,0 %. Sans garantie, prévient Jean-François Delfraissy, les traitements les plus chers iront d’abord à ceux qui peuvent payer.
Leviers et garde-fous
Le premier levier est tarifaire : un système payé à l’acte produit des actes, et aucun forfait ne rémunère l’abstention. Selon l’Igas et l’IGF, le forfait technique d’un scanner ou d’une IRM couvre en moyenne 163 % des coûts réels, ce qui alimente la financiarisation de l’imagerie et de la biologie. Le deuxième levier est la formation, qui apprend davantage à prescrire qu’à ne pas prescrire. Le troisième est l’organisation : le suivi de maladies chroniques comme le diabète ou l’hypertension peut être confié à d’autres professionnels, et en ophtalmologie, les orthoptistes ont contribué à réduire les délais.
Le droit pose déjà des garde-fous. La loi du 2 février 2016, dite Claeys-Leonetti, interdit l’obstination déraisonnable et impose une décision collégiale lorsque le patient ne peut plus exprimer sa volonté. La loi du 26 mai 2026 garantit l’accès aux soins palliatifs, mais son effectivité dépend des moyens. Le comité citoyen réuni par le CCNE et le Conseil économique, social et environnemental demande que la décision collégiale devienne la règle et que l’aidance ne remplace jamais le système de santé.





