Il y a ceux qui ont le titre et ceux qui savent faire
Dans l’entreprise, le titre ouvre les postes, fixe les salaires et donne le droit à la parole, sans indiquer pour autant qui sait réellement faire. L’IA générative rend cette question plus pressante, car elle dévalue une partie de ce que les titres certifiaient.

L’idée vient de Steeve Morin, fondateur de ZML, dans un épisode récent du podcast À La French. Il oppose l’ingénieur de statut, désigné par son diplôme et son poste, à l’ingénieur de compétences, celui qui fait tourner l’installation et la répare quand elle s’arrête. En France, selon lui, le prestige est allé au premier, tandis que le second a longtemps été « l’ingénieur de quelqu’un ».
Un titre certifie un savoir figé
Un titre atteste une compétence à une date donnée. Pendant des années, diplômes et grilles de recrutement ont valorisé la maîtrise d’un langage, bien moins la capacité à comprendre un métier. Un assistant comme Claude Code écrit du code correct dans les langages courants, mais il ne connaît pas le métier pour lequel il code. Le développeur doit donc comprendre ce métier pour dire à l’outil quoi construire et juger ce qu’il produit.
Une étude de Stanford sur les métiers exposés à l’IA en donne le mécanisme : l’IA remplace plus facilement le savoir codifié, celui qu’on valide à l’examen, que le savoir tacite issu de l’expérience. Des chercheurs de NYU Stern ont soumis en 2025 vingt-trois modèles d’IA à un examen blanc du niveau III du CFA, et le meilleur a obtenu 79,1 %. Le titre complet exige pourtant des milliers d’heures d’expérience professionnelle, que l’examen ne mesure pas.
Une production qui ne suffit plus à juger
Gustavo de Souza, économiste à la Réserve fédérale de Chicago, a étudié vingt ans d’IA industrielle au Brésil. Dans les métiers de production, l’IA permet à des personnes moins formées de tenir des postes qui demandaient des années de métier, et la prime des plus qualifiés baisse. Son étude porte toutefois sur une technique antérieure aux modèles génératifs.
Le risque est que des personnes livrent une production sans posséder le savoir-faire, sans que les indicateurs les distinguent. Un technicien SAV dont l’assistant donne un diagnostic juste neuf fois sur dix peut échouer le jour où un client appelle depuis un site sans réseau.
Selon l’économiste Enrique Ide (IESE), le savoir tacite ne se vérifie pas de l’extérieur, si bien que les novices se rabattent sur ce qui se voit : le rang, l’institution d’origine, la lignée de formation. En France, les Compagnons du Devoir confèrent le statut sur d’autres bases : après plusieurs années de Tour de France, l’aspirant passe une réception jugée par les compagnons de son métier, puis forme à son tour les plus jeunes.
Pour un dirigeant, l’article tire quatre pistes. Il faut mesurer ce que les salariés savent faire sans l’outil, et l’auteur suggère de faire refaire à la main dix dossiers chaque trimestre. Il faut aussi revoir des fiches de poste souvent antérieures à l’IA générative, reconnaître la transmission par du temps réservé et une place dans l’évaluation annuelle, et ouvrir des parcours d’expertise, car dans beaucoup d’entreprises la seule progression passe par le management.





